Lettre à mes enfants

À la fête de ma mère, vous, mes enfants, vous avez manifesté le désir que j’écrive quelque chose sur vous. J’en profite aujourd’hui puisque que vous êtes tous rassemblés.

Je me suis dit : je vais écouter mon coeur et essayer de vous dire une partie de ce que je pense ; ce n’est pas une coutume pour moi, car je suis un homme qui n’a qu’une amie et c’est votre mère. Je n’en ai pas besoin d’autre.

Vous autres, vous n’êtes pas mes amis, vous êtes mes enfants et vous serez toujours mes enfants.

J’ai toujours su que j’aurais des enfants, cela faisait partie de ma vision de la vie.

Je suis un homme qui est né sur une ferme, donc près de la nature.

Ce fut ma première école de la vie. Pour évoluer, étant jeune, j’ai regardé la nature et la manière que mon père fonctionnait face à tout cela. Car mon but était d’évoluer et pour avançer, j’aurais besoin d’avoir des enfants. Je devais choisir une compagne et une amie pour cela, car je suis très indépendant et solitaire et j’aime cela comme cela.

Vous allez peut-être dire que je suis macho, mais si c’est ainsi et je l’accepte.

J’ai choisi une compagne mais il me restait à la séduire, comme ce qui se fait dans la nature humaine. Je la voulais belle, grande, indépendante, capable de marcher toute seule, habile de ses mains, bonne cuisinière,intelligente, amoureuse. Je la voulais aussi comme amie, car ce serait la seule personne à qui j’oserais me confier. Elle devait être capable de me laisser vivre ma vie, car je ne suis pas un homme qui peut vivre avec une poignée dans le dos. Je la voulais parfaite.

Il y a un proverbe qui dit : cherchez et vous trouverez. Je n’avais pas de misère à avoir des blondes (je « pognais » comme on disait.) Je cherchais, mais je ne trouvais pas.

Un avant-midi à l’usine d’Arthabaska où je travaillais, durant la pause, j’ai aperçu la merveille que je cherchais. Elle travaillait dans la maison à coté de l’usine ; elle était allée secouer un tapis, sur la galerie. Je me suis dit : c’est elle, je la veux et je l’aurai. Vous allez dire : maudit macho encore !

J’ai laissé la blonde que j’avais dans le temps. Il me restait à conquérir Irène, mais je savais que j’en serais capable.

Et cela fait maintenant quarante-cinq ans qu’elle est mon amie, ma maîtresse, car votre mère est une vraie femme, ce qui était essentiel pour moi.

J’aime la femme qui est votre mère, si j’ai été capable de la garder, c’est que je l’ai laissée libre de ses actes. Je me disais que, si je mettais en cage un oiseau précieux comme elle, elle mourrait ; je voulais la garder toute ma vie. Elle est spéciale votre mère, je la voulais ainsi.

Donc, j’avais tout pour fonder une famille. Le reste, je n’y pensais pas, j’étais un peu beaucoup inconscient, mais c’est moi ça.

J’ai commencé par lui dire que je vendrais mon auto et que l’on devrait se marier. Je l’ai prise par surprise et elle m’a dit « oui ».

Depuis longtemps, je demande à mon esprit, sagesse, paix, sérénité, santé et confiance en la vie, donc en moi. J’avais la santé et confiance en moi.

Diane

Donc me voilà marié. Dix mois et demi plus tard, arrive une belle petite fille, la plus belle chose que j’avais vu ; j’étais au comble du bonheur.

Sans doute que je j’étais trop heureux… l’usine où je travaillais a manqué de travail. La même journée que Diane est venue au monde, je me suis retrouvé aux chômage. J’ai toujours pensé qu’un enfant choisissait, avant de naître, ses parents. Pauvre Diane, elle arrivait dans un temps d’insécurité, elle devait ressentir tous cela. Elle était aimée par tous le monde, car nous avions déménagé chez mes parents.

Mais trop c’est trop, et cela devait la tanner. Comme elle était la première, nous apprenions à composer avec un bébé. Nous étions à l’école de la vie. Je n’avais jamais vu une telle merveille. Elle sentait bon ; elle était devenue la plus importante de ma vie.

De l’énergie, elle en avait à revendre, elle en déplaçait de l’air. Il fallait avoir toujours les yeux sur elle, car c’était une petite vite !

Après quelques mois, Irène est devenue enceinte à nouveau. Elle a dû sevrer Diane très vite, car elle la nourrissait et était enceinte de Guy.

Diane doit s’être dit : « Dans qu’elle famille je suis tombée ? Ils n’auraient pas pu faire attention ? Pas d’emploi stable et faire un autre bébé, faut vraiment être tombés sur la tête ! » Cela a dû être difficile de perdre sa place aussi vite. Pour nous montrer qu’elle n’était pas d’accord, elle refusait de boire du lait à la bouteille et, vers les neuf mois, nous ne pouvions plus la prendre dans nos bras.

Elle savait déjà ce qu’elle voulait, et, depuis ce temps, très peu de personnes peuvent la toucher, je crois. Excuse-nous, Diane, tu étais la première et nous manquions de maturité et d’expérience, mais nous t’aimions, et je t’aime encore beaucoup. Je suis fier de toi.

Guy

Après, Guy est arrivé ! La première fois que je l’ai vu, je l’ai trouvé parfait.

Avec lui, nous commencions à avoir un peu plus d’expérience et un peu plus de sécurité.

Petit, Guy était très indépendant, mais attachant. Je me souviens quand il a commencé à marcher et qu’il passait près de sa mère. Il lui donnait un petit bec sur la cuisse. Je crois que cela a été la plus belle caresse qu’elle ait eue.

Il avait à peu près cinq ans lorsque votre mère a gagné 100 $ à un concours. Elle voulait que je m’achète des outils pour travailler le bois. Guy regardait cela avec moi et l’on était heureux.

Il me dit, un peu plus tard : « Quand tu seras vieux et mort, est-ce que cela va être à moi ? » Je lui ai dit : « Laisse-moi vivre un peu avant ! » Il savait déjà demander ! Oui Guy, quand je serai mort, mes outils vont être à toi, si tu les veux encore ! À la condition que tu les prête à tes petites soeurs ou à nos petits-enfants.

Le père Huot m’avait dit un jour au sujet de Guy : « J’ai rarement vu autant de talent artistique dans une seule personne ! » Pour cela il lui fallait un cerveau très particulier. Guy est un homme, un vrai, mais il a la sensibilité d’une femme et, en plus, il a été éduqué avec des filles. Les filles ont toujours aimé Guy ; il est l’homme que beaucoup de femmes aimeraient avoir ; il aurait rendu une femme heureuse.

Je t’aime, Guy, et je t’ai toujours aimé.

France

Après une petite France est arrivée. Sur les cinq, tu es la seule que nous savons exactement, quand tu as été conçue. C’était un dimanche après-midi et il faisait un beau soleil. Nous avons eu beaucoup de plaisir à te faire !

Ma mère a toujours trouvé que j’avais de beaux bébés ; elle m’avait dit : « cela va être ta plus belle. » Elle n’avait pas encore vu les autres !

Ma Françous était un petit bébé très déterminé. Elle était la troisième et c’est bien connu, un troisième enfant doit se faire une place.

Elle était douce, il ne fallait pas lui parler trop fort, car elle devenait très triste. Elle a commencé à marcher à huit mois et demi, j’étais en extase devant une telle détermination.

Quand elle a décidé d’apprendre à faire de la bicyclette, je crois que cela lui a pris seulement une demi-journée, elle tombait et se relevait aussi vite. En plus c’était une bicyclette d’adulte, ce n’était pas facile.

Je me suis toujours demandé pourquoi tu venais débarré la porte avec une aiguille à tricoter de notre chambre quand je voulais être seule avec ta mère : tu ne me l’a jamais dis.

À l’adolescence, elle avait dit une fois à Irene, fâchée de n’avoir pas la permission de placer des posters dans sa chambre : « toi maman tu voudrais que je sois toujours une fille ben correcte. » Mais France, tu as toujours été une fille bien correcte.

Tu étais aussi très curieuse toute petite. Elle a essayé plusieurs fois d’arracher le pénis de Guy. Elle se demandait à quoi cela servait. J’espère que tu le sais aujourd’hui ! Je t’aime beaucoup, tu seras toujours ma petite Françous.

Dominique

Dominique, ma Dominique !

Je me souviens d’un midi, ta mère m’a dit : « je voudrais un autre bébé ». Elle était toujours seule avec les enfants. Je travaillais à tous les soirs, je suivais des cours en plus.

Elle n’a pas eu à me convaincre longtemps, car ta mère m’a toujours fait faire ce qu’elle voulait (quand cela faisait mon affaire !) Donc, neuf mois après, nous avons eu une belle petite puce noire. Quand elle est revenue à la maison, elle a dormi pendant trois semaines, car elle était arrivée avant terme. Comme vous connaissez Dominique, elle a commencé à ouvrir un oeil, puis l’autre.

Après, elle est partie dans la vie. Je crois qu’elle a commencé à parler avant de marcher. Quand elle était petite, elle aimait parler à tout le monde, et tout le monde aimait à parler avec elle.

Elle avait quelques choses à dire et elle savait plaire. J’étais aussi en extase devant ce petit bout de femme qui était déjà très forte en relations humaines. Je savais qu’elle serait capable d’aller très loin dans la vie.

Quand elle avait de la peine ou était fâchée, elle s’isolait et revenait après un certain temps avec un beau dessin. Quelle artiste, cette Dominique ! Tu seras toujours ma petite Domininiqueque. Je suis fier de toi.

Marie

Marie, ma petite Marie !

Quel cadeau ta mère m’a fait quand tu es née, car c’était deux jours avant mon anniversaire. La première fois que je t’ai vue à l’hôpital, je n’en revenais pas de voir un bébé aussi éveillé, qui se tortillait, et tu étais la cinquième.

J’ai dû passer quatre jours sans te voir, car il a fait une grosse tempête. Je pense que c’était un présage de ce que tu serais (pleine d’énergie). Tu as choisi une famille qui commençait à avoir de l’expérience ; tu avais trois soeurs et un frère pour s’occuper de toi.

Quand ils t’ont vue, ils te trouvaient très belle, mais un peu déçus que tu ne sois pas un petit garçon. Cela n’a pas duré très longtemps ; ils ont joué avec toi comme avec un jouet préféré. Tu prenais beaucoup de place, nous n’étions pas trop de six pour s’occuper de toi !

Elle avait de l’énergie cette petite-là ! Tu souriais tout le temps et avait du fun ! Je t’ai fait faire tes premiers pas,tu n’avais que huit mois. Je crois que tu as commencé à parler en naissant ! Tu es la seule que j’ai pu endormir dans mes bras. Quand je te prenais, tu devenais calme, tu me souriais et je t’aimais. Tu fermais les yeux et tu t’endormais. Tu étais mon petit bijou. Tu seras toujours mon petit bébé.

* * *

Vous savez, quand je suis avec mes enfants, je suis toujours avec les plus beaux et les plus fins. Je suis sincère quand je vous dis cela. Car vous êtes tellement différents, uniques et merveilleux.

Vous ne m’appartenez pas, car je ne vous ai pas choisis, comme enfants, c’est vous autres qui m’avez choisi comme père.

Je vous en suis très reconnaissant, vous m’avez permis d’évoluer dans cette vie. Vous êtes mes oiseaux, mais je n’ai jamais voulu vous mettre en cage, car vous étiez trop précieux. Je vous aurais détruits, je vous aime trop.

Il ne faut jamais regretter nos expériences passées, parce que tout ce que l’on vit nous fait avancer, mais nous pouvons regarder en arrière pour mieux se connaître.

Toutes les fois qu’il y a eu quelqu’un qui a voulu vous mettre une poignée dans le dos et vous mettre en cage, vous avez été malheureux. Ne vous laissez plus faire, car la vie est trop courte et vous ne devez rien à personne.

Aimez la vie et elle vous aimera, ayez confiance, car tout fini par passer. Demandez et vous recevrez, la vie vaut la peine d’être vécue.

J’en suis rendu à ma soixante-huitième année. Je remercie Dieu d’avoir eu la chance d’avoir des enfants comme vous autres. Cela m’a permis de grandir.

Quand j’analyse ma vie, je peux dire mission accomplie. J’ai fait ce que j’avais à faire ; j’ai beaucoup aimé, j’ai fait mon possible.

Mais j’aimerais bien vivre pour continuer à vous voir évoluer ainsi que mes petits-enfants. Tout cela, je le dois à la chance que j’ai eue d’avoir une épouse, une mère une amie et une maîtresse qui a voulu faire sa vie avec moi. Cela n’a pas toujours été facile pour elle !

Merci Irène, tu es ma plus précieuse, je t’aime beaucoup et je te dois beaucoup.

Jacques

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